Récit n°1 : J’ai accouché à la maison

Après des jours et des jours de « travail gratuit » (Plus véridique que faux travail à mon sens), j’en arrive à mon terme et on commence avec ma sage femme a décidé de la marche à suivre afin d’accoucher avant d’avoir à passer par un déclenchement à l’hôpital.
On parle d’acupuncture, d’un possible mais redouté décollement, d’escalader l’Himalaya, pourquoi pas ?!
La veille, le vendredi 11 Sept., le fameux faux travail a quelque chose de régulier, et je me sens un peu comme sur la ligne d’arrivée du cross. Fatiguée, sans plus, anxieuse, sans plus, impatiente un peu aussi, sans savoir de quoi.
Je couche mon fils, nous mangeons, comme à l’accoutumée depuis quelques semaines, avec maman à nos côtés, pour sa présence, et pour gérer les éventuels à côté durant l’accouchement ; en effet, nous avons notre fils de deux ans et demi avec nous.
Finalement, arrive 23h.
(J’ai écris ceci au moment M, aussi je ne reviens pas dessus maintenant que je vous raconte notre petite histoire a posteriori)
23h
J’ai mal, je ne connais ni l’intervalle, ni la puissance réelle des douleurs
C’est tout à fait gérable mais pas anecdotique pour autant.
J’ai bien l’impression que le travail se met doucement en route et que le temps qui nous sépare tous de notre fille se réduit. S’il ne restait que quelques heures…
La montée de la douleur me fait envisager que c’est clairement le cas. J’ai peur d’être déçue mais je me réjouis de ce que mon corps tente de me dire
00h25
Nous y sommes. C’est le début du début, son tout petit commencement, mais ce n’est déjà plus un murmure.
Les contractions sont des vagues douloureuses et rassurantes. Tout est en surface, gérable, mais la perte des eaux et la régularité de la douleur nous montre le chemin à suivre.
Je n’arrive plus à dormir et je préviens zawji que la nuit sera finalement assez courte !
Je mange des dattes et des raisins, allez savoir pourquoi, je n’ai même pas faim, seulement j’ai l’impression que je pourrais en avoir besoin au moment où la fatigue risque de gagner du terrain.
Je repense aussi à ce que m’a dit ma sage-femme et je vais souvent aux toilettes. Il ne faudrait pas que cela bloque l’avancée de bébé… Quitte à accoucher à la maison, autant mettre toutes les opportunités de mon côté pour que cela aille disons au plus vite
01h15
Je m’étais assoupie légèrement, un petit quart d’heure de répit, mais Abdallah s’est réveillé, encore à moitié endormi, je m’allonge à ses côtés et je serre les dents quand une contraction apparaît, pour qu’il ne ressente rien, qu’il puisse dormir encore un peu.
À ce moment précis, je veux le savoir dans notre lit, afin de me libérer l’esprit.
À 3h, j’essaie de m’endormir un peu, je comprend que les contractions s’espacent lorsque je m’allonge (jusque là je n’avais fait que marcher en discutant avec maman, avec zawji), et pourtant je suis maintenant obligée de saisir les draps lorsqu’elles surviennent.
Je décide donc de me remettre à marcher, je courbe le dos, j’essaie de ressentir la douleur comme chaque petit pas de plus… Je ne sais plus à quoi je pensais. Je pensais à elle, c’est sûr. À ma fille, qui souffre, qui travaille elle aussi, qui ne comprend certainement rien à ce qui lui arrive.
J’implore Allah avec mes tripes. Rarement j’ai imploré ainsi mon Seigneur. Et rien que pour cela, je ne regretterai jamais d’avoir donné naissance à la maison. Car j’étais alors tellement connecté à ma foi, à mon Créateur, au Créateur des créatures, et à celle qui bientôt aller nous rejoindre.
4h30, je souffre tellement que j’oublie le reste. Entre les contractions j’essaie de totalement maîtriser mon corps, je reste les pieds au sol. Quand une vague de douleur me saisit, je croule à genoux, la tête sur les bras. Cette position me rassure, je ne sais me mettre autrement.
Maman compte l’espace entre les douleurs, elle veut appeler la sage-femme. Je lui demande d’attendre. J’ai l’impression de pouvoir encore gérer, et surtout, surtout j’ai peur que cela dure encore des heures.
Finalement à 5h, elle l’appelle.
5h30
Notre fils se réveille. Il ne se rendormira pas.
Du haut de ses deux ans et demi, nous faisons la même taille. Je suis à genoux et désormais j’y resterai jusqu’à avoir ma fille contre moi. Il me masse le dos et me demande si ça va.
Et je suis sûre que ça va. J’ai si mal que je pourrais me cogner la tête contre la table. Pourtant, je suis sûre que ça va.
Finalement, ma sage-femme arrive. Elle est là sans l’être. Je la salue, et puis je ne lui parle plus. Pour mon fils, de même. Il est bien là, j’entends son rire, le bruit de la cuillère dans le bol, des bruits d’animaux lorsqu’il joue avec sa manou, de temps en temps, lorsqu’il m’entend, il vient vérifier que je vais bien.
Les deux heures qui vont s’accouler sont hors du temps. Je suis à genoux sur le matelas, la tête sur un coussin, appuyée contre une table basse, avec comme seul soutien les mains de zawji que je broie littéralement.
Je le sais, mais je ne peux m’en empêcher. Je ne sais pas combien de temps j’ai réellement souffert. Vraiment. À tel point que je ne pensais plus à ma fille. Que je voulais seulement cesser d’avoir mal.
Les semaines avant mon accouchement j’ai beaucoup squatté le compte de @phyzoudoula, lire me faisait du bien, me rassurait, me confortait dans les choix.
J’ai Lu sur ce fameux cercle du feu.
Je n’en ai pas eu le souvenir lors de mon premier accouchement,  je me canalisais trop pour être à l’ecoute de ce que je vivais. Là, au moment où nous l’avons traversé ensemble, elle et moi, j’ai su. J’ai fait une Dua pour ne pas mourir ici et maintenant, pour épargner mon mari, mon fils, ma maman de cette épreuve. Et j’ai poussé. Même entre les contractions. Il fallait que j’accouche. Car alors je n’aurai plus eu la force après.
Pour autant j’étais déterminée. C’est la beauté de l’accouchement à domicile, du contexte si intimiste, rassurant, serein. Cette conviction immuable en nos choix, cette force, cette détermination qui nous inonde.
Mon mari n’a cessé de me faire des rappels. Il me parlait d’Allah.
Et c’est la seule chose dont j’avais besoin.
Mon fils n’a cessé de jouer, serein, et de venir nous embrasser ou chercher un câlin de temps à autre.
Ma fille est née à la maison, je suis restée béate, à genoux, les jambes tremblantes, elle tout contre moi. J’ai souri à mon mari. Nous étions quatre, et c’était tellement normal.
C’est son tout jeune grand frère qui a finalement coupé le lien qui l’avait nourri, Al hamdoulillah, pendant neuf mois, lorsque celui-ci a cessé de battre.
Nous sommes restés sur ce matelas, au milieu du salon, toute la journée, en prenant un petit déjeuner avec le lever du jour, en faisant des courses de voiture avec Monsieur Toucan, des gommettes entre chaque tétées, les premiers soins, dont je me rappelle à peine, tant ils ont été furtifs, discrets.
J’étais seule ou presque, rien qu’avec l’essentiel.
Nous sommes passés des ombres dansantes des bougies aux premières lueurs du jour.

Je n’ai eu aucun examen, aucun soin non essentiel, je n’ai eu à parler qu’à moi-même jusqu’à ce que ma fille soit tranquillement endormie contre moi.

J’ai libéré le placenta sans qu’on piétine mon ventre déjà tout vide.
J’ai pu allaité des heures sans tenir compte de l’heure.
Je n’ai pas donné de bain.
Pas de réveil à 23h ou à 6h du personnel médical.
J’ai pu invoquer à voix haute, sans gène, sans honte.
J’ai pu préserver ma pudeur et mon intimité. Je n’ai pas connu la mixité.
Par la grâce d’Allah, ma fille est venue au monde comme il se devait.
Je garde dans la chair les empreintes de ce jour comme ci enfin les souvenirs étaient des rappels sur lesquels je puisse vraiment méditer.
Car ma religion était au coeur de l’instant. Pas ténue, en soupape, maintenue à distance.
Je resterai immuablement humble et reconnaissante d’avoir vécu l’accouchement ainsi. Et je vous recommande tout autant humblement mes soeurs de faire toutes les causes dans ce sens, malgré la crainte, les doutes, l’entourage etc
Manon oum Abdillah

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